Lundi 15 mars 2010
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Je suis encore fascinée par la réflexion entendue ce matin : "Toi qui ne travailles pas..."
Bigre, diantre et nom d'une petite pipe en bois, me dis-je, cette personne sait pourtant que tu es ce qu'on appelle une "artiste peintre". Certes, mais lorsqu'on a dit ça, c'est comme si on
n'avait rien dit pour la frange la plus importante de notre société. On a l'impression qu'il faut se trouver dans des milieux plus cultivés ou de professions libérales où les gens savent qu'on
peut aussi travailler chez soi en freelance pour que cette profession ne passe pas pour nulle et non avenue.
Donc une petite mise au point :
Non, je ne prends pas chaque jour ma voiture à 8h15 pour aller sur mon lieu de travail, ni le métro, ni le RER, ni mon jet privé.
Non je ne reçois pas de feuille de salaire, non je ne brasse pas chaque jour d'importantes liasses de paperasses, non je n'ai pas de collègues de travail avec qui prendre un café devant le
distributeur, non je ne rentre pas le soir chez moi contente d'en avoir fini, non je n'attends pas la retraite avec la hâte d'en avoir terminé ou au contraire la peur de ne pas savoir quoi faire
de mon temps parce que je ne suis que mon boulot. Non je ne reçois pas chaque année le total tout calculé des sommes à déclarer aux services des impôts, non je ne dois pas me dépêcher pour aller
chercher mes enfants à l'école à l'autre bout du périphérique, non je n'ai pas à supporter ou à adorer un chef de service ou un patron qui pue du bec/fleure bon la compétence bonhomme ,
non je n'ai pas de salaire qui tombe chaque mois immuablement, non je ne mange pas à la cafétéria et n'ai pas de
ticket-restaurant, non je n'ai pas d'emploi du temps, non je ne pointe pas, non je n'ai pas à me dépécher de me préparer le matin pour ne pas être en retard, non je n'ai pas à signer de papier
pour obtenir 1 sylo bille noir au bureau, non je ne ressors pas éreintée le soir de l'usine ou de mon guichet...
Mais oui je me lève le matin en pensant à ma table de travail.
Oui je paye mes cotisations à la Maison des Artistes et mes autres prélèvements sociaux, oui je regarde ma montre, oui je suis parfois en retard pour expédier un paquet, oui je fais mes
déclarations de revenus, oui j'ai des collègues de travail, oui je dois parfois me dépêcher pour avoir terminé de préparer le repas entre deux tâches administratives, oui je m'habille parfois
avec un soin particulier pour voir un galeriste, oui je dois penser à renouveler mon stock de fournitures, oui j'ai peur parfois de ne pas être à la hauteur,
oui je tente d'améliorer mon anglais, mon espagnol et mon italien, oui j'ai un téléphone, un ordinateur et une imprimante, oui il m'arrive d'avoir mal aux
mains après un travail particulièrement détaillé, oui il m'arrive d'avoir affaire à un élève qui pue du bec, oui je remplis des factures et j'envoie des bordereaux pro-format, oui je surveille
les divers fuseaux-horaires mondiaux, oui je jongle avec les conversions de devises, oui je me demande à chaque début de mois s'il va être fructueux ou malingre, oui il peut m'arriver de
travailler le dimanche ou jusqu'à deux heures du matin...
En un mot comme en dix, je n'ai jamais demandé que les gens se persuadent que je trime comme une esclave mais simplement j'aimerais que le doute ne plane plus : je
travaille bien, oui merci ! Je ne souffre pas mais je travaille ! Mon travail est gratifiant, passionnant, enrichissant, ce n'est pas un hobby. Je pense l'exercer autant de temps que mes mains et
ma créativité me le permettront, sans doute beaucoup plus tard que la plupart de ceux qui prenent leur retraite à 55 ou 60 ans. J'ai bien sûr l'immense chance d'avoir un homme qui m'a acceptée
artiste, je sais bien que c'est pour moi une aubaine mais c'est surtout un état de fait, ma personne entière est là. Si on ne le prend pas en compte, on ne me connait pas. Les périodes où ma
famille a besoin de plus, il peut m'arriver de faire des travaux plus ordinaires mais quand les goûts d'une famille ne sont pas grosses maisons-meringues, piscines, voyages parce qu'on n'a ni
imagination ni goût pour la lecture, canapés en cuir et écrans plasma, que voulez-vous, le bonheur est simple ! Je ne vais pas m'auto-flageller pour faire plaisir à ceux que ça embête de ne pas
nous voir plus conformistes.
Je veux de l'amour, de la création, de l'imagination, de la nonchalance, de la rêverie, des images, du partage avec des gens fantasques et imaginatifs, des livres, une petite maison douillette
avec de beaux objets rares, de la féminité et mon homme à aimer follement, des enfants dont je profite, du temps, juste assez d'argent pour pouvoir parfois m'acheter quelques œuvres de
collègues artistes, pourquoi pas un potager, du temps pour écrire, pour penser, pour ne penser à rien, pour manger et cuisiner, si j'ai de la chance, une vieillesse pour travailler encore un peu
mes créations et pour voir venir la fin. Pour penser, penser, vivre ma vie de mammifère, voir et faire des images et jouir de la vie matérielle.
C'est une question d'idéologie : ceux que ça embête, de savoir des gens heureux comme ça, vous, presque incultes ou bien trop spirituels, restez donc dans votre programme de prêts et
carrière, de retraites et études sans aucun autre sens que celui de la cuistrerie ou de l'auto-illusion. Ma vie actuelle m'apporte déjà tout ça, j'ai 38 ans
et si je meurs demain je n'aurai rien à regretter, juste à tout revoir défiler avec joie.
Je ne vais pas demander pardon au dieu de l'économie ni à personne parce que je suis heureuse, parce que je n'exerce pas n'importe quel métier au hasard pour survivre ou pour briller en
société. Je dis juste merci à ceux qui savent quels rôle ils ont joué dans ma vie d'artiste et de femme.
L'esprit cerf © Cendrine Rovini 2010
Mille fois merci d'avoir écrit ce que je pense au plus profond de moi.
je te tire ma révérence ma chère Cendrine
Oui, tu as raison, dis le bien fort. Et je me demande finalement est-il si nécessaire d'étre compris pas les autres? Etre ce que nous sommes avec puissance, c'est le plus important...Après ce que pense où disent les autres.....Continue ...j'ai beaucoup aimé comment ton travail évolu. Mariehélène
Merci beaucoup à toi ! :))
Désolée mais... je crois bien qu'on dit "nulle et non avenue" c'est une expression dans laquelle "advenue" ne convient pas trop ... il me semble.
En tout cas joli travail et ne vous inquiétez pas de ceux qui ne comprennent pas ou n'acceptent pas que l'on puisse être artiste, il y a des gens qui comprennent et apprécient, c'est bien là l'essentiel.
Bonne continuation
Merci beaucoup pour cette correction (et vous n'avez pas à être "désolée") et pour ces quelques mots de soutien (sourire)...
Et moi, je vous dis merci d'être là et d'exister...
Merci Maria-D ! :))