Vacances à Vic-le-Fesq

Publié le par Llunet

Oui, Vic-Le-Fesq, quel drôle de nom ! C'est celui du village natal de ma maman, où ont passé leur vie ses parents et moi une grande partie de mes "Grandes vacances", quand j'étais petite.

Les étés s'y ressemblaient et j'appréciais d'en retrouver les éléments inchangés. Le matin, je m'éveillais dans ce lit confortable, j'ouvrais les yeux et je cherchais à retrouver les figures que l'humidité et les craquelures dessinaient au plafond. Je voyais le lit de ma grand-tante, la soeur de mon grand-père, qui venait passer son été à Vic, elle aussi.

Le soir, nous nous adonnions à notre petit rituel jouissif avant de nous endormir : il s'agissait de divers jeux de devinettes, de blagues personnelles, d'un petit résumé de la journée et surtout, d'un "bonne nuit" décliné en français, espagnol, anglais, allemand, italien, portugais... dans l'ordre, nous psalmodions presque. C'était un peu absurde, mais ma tante s'était vite prise au jeu à ma plus grande jubilation, de plus, elle prononçait ces mots d'une bouche hésitante pour cause de dentier ôté, ce qui ajoutait à mon euphorie. Et puis, il y avait cette joie espionne, ces gloussements retenus dans la gorge, lorsque je me relevais, après quelques minutes de silence, pour me glisser furtivement vers son lit et observer un peu ma tante dans son début de sommeil. Elle avait déjà plus de 65 ans mais elle était belle, avec sa tête ronde, ses pommettes saillantes, son front bombé, ses yeux vifs et d'un bleu de fontaine cèvenole.

Le matin, donc, parvenaient jusqu'à notre chambre les rumeurs précieuses de la cuisine. Ma tante était déjà debout. C'étaient les commentaires culinaires de ma facétieuse grand-tante et les décisions pâtissières de ma grand-mère rondelette et caline. Je savais que le Midi-Libre se trouvait déjà étalé sur la toile-cirée de la table pour recueillir les épluchures des légumes du jour. Je sentais déjà l'odeur du pain grillé sur le rustique fourneau, je caressais presque les deux chats perpétuels sur le fauteuil, ces chats qui se succédaient dans la maison mais qui gardaient tous le même nom : Minette ou Minet, c'était une constante. C'était chaud, embué des cuissons du repas de midi alors qu'il était à peine 8 h du matin, mais j'aimais ça et je garde un tendre souvenir de ces deux visages féminins souriants qui se tournaient vers moi lorsque j'apparaissais au pas de la porte, je me souviens de la petite bouche rouge de ma grand-mère qui me disait "ma droulette" et du regard pétillant de ma grand-tante.

Après le repas de midi, je passais derrière la chaise de mon grand-père pour mieux observer les croisillons de sa nuque qui dessinaient des losanges parfaits, c'étaient des rides fascinantes. Je détaillais ses fins cheveux blancs avant qu'il ne recoiffe son éternel béret noir. Ensuite, les volets étaient refermés pour préserver un semblant de fraîcheur illusoirement renforcée par l'action de la serpillère. Ma grand-mère allait faire la sieste, mon grand-père somnolait sur sa chaise dans le grand atelier (il était charon) pendant que ma tante et moi restions dans la pénombre pour de joyeuses parties de Scrabble ou de cartes.

Je ne vais pas raconter toute la journée par le menu mais disons qu'elle se terminait bien souvent sur la petite place en compagnie des vieilles personnes du village. Je les écoutais sans mot-dire parler des anecdotes du coin, de la "Dame blanche", des facéties de mon grand-père, j'avais l'impression d'un privilège, je me faisais petite et j'étais toute oreilles, la nuit était noire ou bien argentée de pleine lune, les chauves-souris nous frôlaient et j'avais presque envie qu'elles s'attrapent à nos cheveux. C'est vraiment cette impression de rire constant, espiègle ou bien inquiet et excité, cette jubilation nouée dans le ventre qui me reviennent quand je pense à ces journées déroulées, presque semblables mais si riches.

Aujourd'hui, ces personnes qui m'ont offert ça, ne sont plus là. Ma grand-tante est partie au printemps de l'année dernière et elle avait toujours gardé cet humour malicieux et enjoué. Mes grand-parents ont pris le départ il y a longtemps. Mais je garde avec moi une petite partie de ce qui les faisait et ils y sont très vivants.

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Publié dans Ete 2003

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