Les figues de Madame F.

Publié le par Llunet

Ce soir, ma belle et douce maman m'a téléphoné pour me faire part de la mort de la meilleure amie de ma grand-tante, qui est déjà partie vers là-bas il y a un peu plus d'une année.

Alors, parmi toutes mes pensées vers elle dirigées, me sont aussi revenus des souvenirs de chez elle.

Elle habitait Nîmes et avec ma tante, nous allions passer des après-midi entières dans son petit appartement cosy et douillet. Il embaumait en permanence la tarte aux pommes ou le craquelin chauds. Je devais avoir dans les 7 à 12 ans, je crois, et je passais là des heures entières à écouter ces dames papoter, je restais assise sur ma chaise, je regardais les bronzes de la cheminée, les tableaux et quelques croûtes champêtres aux éternels mazets au milieu des lavandes. Nous y goûtions aussi, ça, c'était le bon moment parce que le reste du temps, je dois avouer que je me barbais passablement... Mais en fait, non, avec le recul, je m'aperçois que, derrière cette immobilité forcée et cette écoute imposée des discussions aïeules, il y avait un certain plaisir à pouvoir maîtriser mon envie de courir et de sauter. Je sortais de là toute fière d'avoir réussi à me fondre dans le décor vieillot et embué de ces scènes toujours identiques.

Bien sûr, j'avais parfois des fou-rires gigantesques et c'était encore une joie sans fond que de pouvoir réussir à donner le change, de résister à l'envie d'exploser de rire devant l'évocation de ces misères encore sans gravité qu'apporte la vieillesse ("j'ai des oignons et des cors aux pieds" ça alors, ça me réjouissait particulièrement !).

Malgré tous mes efforts, j'ai échoué à passer pour une petite fille modèle le jour où, éprouvant le besoin de prendre un peu d'air, j'ai avisé sur le balcon de notre hôte des figues qui séchaient sur une claie. C'était par un beau temps de printemps, les gens passaient en dessous insouciants et je me mis en devoir de laisser  tomber sur eux une ou deux figues molles, ce spectacle de ces dames outrées secouant rageusement leur gilet point mousse me remplissait d'une joie incomparable. Je le faisais très subrepticement mais, pour ma perte, une de mes victimes n'étant autre que le propre frère de Madame F., monta dare-dare et occasionna chez moi une honte monstrueuse partagée par ma pauvre tante qui se voyait ainsi trahie par sa propre nièce si calme.

Encore un souvenir... Le tapis de la chambre de Madame F. , qui était une sorte de grande fourrure blanche et grise (le tapis, pas Madame F.). Je demandais à aller faire pipi pour me glisser ensuite dans cette pièce et venir me rouler sur la douceur incroyable, ça sentait encore un peu le petit fauve, ça glissait sur le parquet ciré et ça me faisait éternuer. Je revenais de là un peu poussièreuse, sans doute, mais j'avais fait le plein de moelleux frais et ondoyant...

Sur ce coup là, ceux qui m'ont lue jusqu'au bout sont d'un grand courage ou d'une grande volonté de s'endormir !

Merci, Madame l'amie de ma tante pour tout ça !

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Publié dans Ete 2003

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