Le boulet

Publié le par Llunet

Les jours où je pars sur les routes pour distribuer de mes C.V. aux éventuels employeurs comme on distribue des prospectus publicitaires vantant jambonneaux, lot de chaussettes et slips jacquart, j'ai la terrible et jouissive sensation d'être un boulet dans cette société où il faut être compétitif, rentable, productif (de quoi, productif ?), souriant, enjoué, agressif, sûr de soi et bien coiffé ou alors savamment négligé quand on s'adresse à des publics un tant soit peu "bobos" mais toujours aussi cons, au fond...

C'est terrible parce que ça me renvoit à cette image qui me restera toujours d'empotée, d'effarouchée du magasin, d'enkylosée de la réussite préformatée familiale et sociale, mais c'est jouissif parce que, franchement, j'ai beau m'y efforcer, j'ai du mal à entrer dans le jeu de ce que je vomis et à apporter de l'eau à son moulin : l'attente de certains neuneus qui ne jurent que par voitures, piscines, maisons, plage de sable blanc pas parce que c'est beau mais parce que ça fait star, l'obligation presque morale d'apporter sa brique imbécile à ce que je conchie et qui nous veut tendus vers cette nouvelle forme de patriotisme global : s'insérer dans "the american way of life".

Quand je sors de ma voiture, que je me dirige vers l'entreprise, avec déjà un noeud à la gorge sans savoir si j'ai peur d'y travailler un jour ou si justement je le veux vraiment, je me fais pitié mais j'avance bravement. Quand je sors de là, raccompagnée par le mec avec sa chemise bleu-roi à cravate débilement humoristique et aux manches ridiculement larges à mi bras qui lui battent les coudes et lui donnent l'air d'un couillon, avec ses poils et sa montre de métal, je suis contente parce que ça s'est bien passé, je n'ai pas trop bafouillé en le tendant, mon C.V., mais je me regarde monter dans ma bagnole chauffée à 90 degrés et quand je démarre, je suis hilare, échevelée.  

Je me dis que décidément tout ceci est absurde et que je ferais mieux d'avoir le courage de mes opinions et celui de mes envies, seulement, mes envies, elles sont incompatibles avec la restauration d'une grosse vieille maison alors, je vais certainement avoir à souffrir encore un certain temps de ces hilarités entrecoupées de sentiment de nullité.

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Publié dans Printemps 2003

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A
C'est tellement vrai...
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G
Tiens,j'ai presque envie de le faire lire a ma soeur qui a tant galere pour trouver un boulot.Il faut voir sur les annonces de l'ANPE les exigences ridicules des employeurs ! Comme un an d'experience pour un poste...d'eplucheur de patates !! Veridique ! <br /> 2003-06-04 02:56:11
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