La vieillarde

Publié le par Llunet

En lisant un sujet dans un forum où je vais souvent, plein de choses me sont revenues en travers de la figure. J'aime lire là-bas des gens qui réfléchissent et qui écrivent bien, ça me fait rigoler tout doux, ce contraste entre des jugements à l'emporte-pièce et des considérations plus profondes et sincères. 

Moi aussi, j'ai tendance à rapprocher le phénomène de l'éloignement de la vieillesse de cette quête du bonbon éternel, ce que d'aucuns auront appelé "la tyrannie du plaisir" (ça fait bien, ça, ce "d'aucuns", quand on se souvient plus qui est à l'origine de l'expression).
La tyranie du plaisir, pas le plaisir profond et vrai des relations humaines, charnelles ou pas, pas les joies essentielles qui peuvent parcourir toute vie consciente ici-bas, mais le truc façon "tittytainment", façon consommation acharnée de détails débiles, "la course obsessionnelle et pathétique à la jouissance toujours différée de l'Objet manquant" (Jean-Claude Michéa dans L'enseignement de l'ignorance). Quoi de plus opposé à ces "joies-tortures"-là que le fait de passer inlassablement sur le front d'une vieille dame un gant humide et frais et de l'accompagner pour qu'elle fasse caca, de voir ses seins tout applatis et ses pas chancelants quand on l'aide à faire sa toilette, ou tout simplement de diriger de temps à autre des pensées douces vers elle ? Je l'ai fait pour Elle, ou plutôt avec elle et elle m'aidait à faire, m'introduisait à d'antiques secrets, ma douce rigolarde au dentier ôté les nuits de juillet, à Vic, son front bombé. 

Je l'ai fait en prenant conscience que ce serait bientôt mon tour. Je le lui avais dit et elle en avait pleuré, pas de douleur mais de fine conscience de la chose incroyable qui nous arrive à tous, sans qu'on n'y puisse rien, ce qui à moi me fait peur de la douleur et de la solitude mais ce qui me fait une joie.

J'avais l'impression que c'était à moi que je prodiguais ces soins, vieille dame qui avait peur, sous la douche, nous étions mélangées, et avec nous, il y avait sa maman a elle, à qui elle l'avait fait. Là-dedans, le sens du devoir tout couillon et moralisateur n'y jouait presque pas, c'était autre chose.
Sans aller jusque là et même si beaucoup bien sûr ne peuvent exécuter souvent ces gestes et qu'un nombre croissant de personnes âgées terminent leur vie dans des "institutions", il me semble que l'essentiel est de ne pas laisser le fil s'arracher, le fil entre les humains d'hier et d'avant hier et les humains de maintenant, l'essentiel qui est le même que celui que je recherche en partie, également, quand je m'intéresse à ce qui fait aujourd'hui le paganisme. Ca sent sens parfois le très vieux, mais comme je suis évoluée d'aujourd'hui, je n'ai pas peur de le prendre, même s'il doit m'en coûter, parfois...  Je laisse mon époque me modeler presque en catimini mais je recherche la foultitude de détails souvent triviaux qui me donnent le vertige quand je pense aux milliards de gens avant moi qui ont navigué sur la même barque que la mienne.
Je me laisse un peu embarquer, j'ai pas encore petit-déjeuné, ça doit être le manque de glucides lents et rapides, j'y vais car me connaissant comme je me connais, je ne vais pas tarder à pontifier, si ce n'est déjà fait ! 

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Publié dans Ete 2003

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