Un autre
Voici un autre passage du roman d'Albert Cohen, le ton diffère quelque peu...
"Elle aussi sans doute se savonnait en ce moment, pensait-il dans son bain. Enthousiaste de la voir bientôt, il ne pouvait s'empêcher de ressentir le ridicule de ces deux pauvres humains qui, au même moment et à trois kilomètres l'un de l'autre, se frottaient, se récuraient comme de la vaisselle, chacun pour plaire à l'autre, acteurs se préparant avant d'entrer en scène. Acteurs, oui, ridicules acteurs. Acteur, lui, l'autre soir en son agenouillement devant elle. Actrice, elle, avec ses mains tendues de suzeraine pour le relever, avec son vous êtes mon seigneur, je le proclame, fière sans doute d'être une héroïne shakespearienne. Pauvres amants condamnés aux comédies de noblesse, leur pitoyable besoin d'être distingués. Il secoua la tête pour chasser le démon. Assez, ne me tourmente pas, ne me l'abîme pas, laisse-moi mon amour, laisse-moi l'aimer purement, laisse-moi être heureux."
Ce livre est un bonheur que je retrouve régulièrement, je l'ouvre dans mon lit, quelques soirs, je le garde avec moi pour quelques goûters. Oui, je mange sur ses pages ouvertes. Quand un livre me plaît, j'éprouve le besoin de manger en le lisant, c'est comme si j'absorbais ses mots et ses images.
Petite, j'aimais beaucoup souffrir d'une angine, ça signifiait que durant trois ou quatre jours j'allais pouvoir rester dans mon lit avec des livres et des plateaux repas apportés par ma maman. J'en garde un souvenir fantastique. J'ai moins l'occasion de reproduire ça avec plateau-repas-au-lit, maintenant que je suis pourvue d'un homme, d'un enfant et d'une maison à restaurer... Par contre, ce que j'aime beaucoup faire, c'est continuer à lire dans le lit, le soir et c'est encore un délice : assise c'est bien mais le mieux c'est couchée sur le côté, le livre tout à côté de mon visage, lui aussi couché, juste entrouvert et c'est comme s'il me regardait, un peu, lui aussi.